Dans le passage de la phrase à l’énoncé, l’énonciateur manifeste nécessairement son attitude à l’égard de ce contenu : doute (Pierre part-il ?), certitude (Pierre part.), volonté (Que Pierre parte !) ou émotion (Pierre part !). Cette attitude spécifique, trace de son engagement dans l’énoncé peut effectivement varier alors même que le contenu notionnel reste inchangé. La notion de modalité regroupe ces diverses variations. Quatre modalité sont ainsi distinguées : assertive (énoncé donné pour être vrai), interrogative (mise en débat du contenu de l’énoncé), jussive (exécution requise du contenu de l’énoncé), exclamative (réaction affective face à la situation considérée). Toute phrase est nécessairement affectée d’une modalité. Comme on le voit, la phrase négative ne constitue pas une modalité. Susceptible de se combiner avec les quatre modalités, elle doit donc être considérer comme une variante des quatre autres types de phrase. La notion de modalité est liée à l’énonciation : elle témoigne de l’ancrage de l’énoncé dans une situation concrète d’énonciation.

I. MODALITE ASSERTIVE

Ex : Pierre part en voyage.

Ce type d’énoncé présente le contenu propositionnel comme vrai pour l’énonciateur, en vertu d’un des principes de la communication normale qui veut que le locuteur parle sincèrement (loi de sincérité). Ainsi tout énoncé assertif implique une autre assertion : dire Pierre part, implique je crois vrai que... Il est à noter que la phrase assertive est considérée, dans les descriptions grammaticales comme phrase canonique.

A. MARQUE PROSODIQUE : L’INTONATION

Parmi les divers éléments à retenir pour la définition d’une phrase, on rappelle l’importance de la courbe mélodique comprise entre deux pauses. Cette intonation comporte une valeur discriminante puisqu’elle vraie selon la modalité de la phrase.

1. Intonation circonflexe

La phrase se caractérise par une mélodie d’abord montante, puis doucement descendante, le point le plus bas marquant la fin de l’énoncé. La première partie de la phrase s’appelle la protase, le point culminant s’appelle l’acmé, et la phase descendante s’appelle l’apodose. Les notations typographiques de cette inflexion sont le point final, ou les points de suspension.

2. Cas particuliers

Ce mouvement cesse d’être aussi net dès lors que l’on a affaire à des phrases complexes : c’est le cas des périodes, où protase et apodose se subdivisent souvent, formant ainsi, par exemple, l’idéal classique de la période quaternaire. Ex : La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite (ä ) est celle de ce fier et fougueux animal (æ ) qui partage avec lui les fatigues des guerres (ä ) et la gloire des combats (æ ).

C’est encore le cas lorsque est inséré dans la phrase un élément relevant d’un autre niveau syntaxique (incises, appositions, apostrophes : prononcés sur une ligne plane.). Ex : Pierre, m’a-t-on dit, partira demain. (ä à æ ).

B. MARQUES MORPHO-SYNTAXIQUES

1. Ordre des mots

Si l’on excepte les fonctions périphériques (appositions, apostrophes, compléments circonstanciels) qui ne sont pas nécessaires à la cohérence syntaxique, la phrase assertive se présente régulièrement selon le schéma suivant : sujet, verbe, complément. Cet ordre syntaxique peut se trouver modifié :

A des fins d’expressivité. Ex : Cette histoire, je la connais.

Pour des raisons stylistiques. Ex : Dans la plaine naît un bruit.

En raison d’une rupture de niveau syntaxique, cas de l’incise notamment. Ex : Pierre, m’a-t-on dit, partira demain.

Une exception de taille concerne certains pronoms personnels compléments qui, conjoints au verbe, imposent l’ordre : sujet, compléments, verbe. Ex : Pierre la leur raconte.

2. Les repères des l’actualisation

Il est besoin que soient précisés les conditions de vérité de la phrase. Aussi le cadre temporel est-il nécessairement actualisé. Le verbe en particulier, est employé à un mode personnel actualisant, c’est à dire à l’indicatif, dont les dix formes permettent d’effectuer précisément un repérage temporel. Les énoncés non verbaux, en certaine situation, peuvent faire valoir implicitement une certaine actualisation. Ex : La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette...

Quant à l’infinitif de narration, il constitue précisément un marquage stylistique. Ex : Et tous de s’esclaffer.

C. ASSERTION ET MODALISATION

Si l’énoncé asserté est présenté, sans autre indications, comme vrai par l’énonciateur, celui-ci dispose néanmoins d’outils assez variés pour nuancer cette croyance. On parlera alors de modalisation : adverbes et locutions adverbiales portant tantôt sur :

L’énonciation : sincèrement, à vrai dire etc...

L’énoncé : heureusement, apparemment, peut-être

D. ASSERTION ET NEGATION

L’énoncé négatif présente la particularité de faire entendre, en creux, derrière l’assertion du locuteur, une autre énonciation supposée inverse de celle qui est assertée (polyphonie énonciative). Pierre ne partira pas demain, c’est faire entendre la possibilité de dire : Pierre partira demain.

II. MODALITE INTERROGATIVE

On peut la définir avec la notion de mise en débat. L’énonciateur, dans l’interrogation, suspend son jugement de vérité, présentant comme provisoirement indécidable le contenu propositionnel. De cette valeur de mise en débat découle les diverses interprétations possibles de phrases interrogatives depuis :

la simple demande de confirmation, répétition en écho des paroles de l’interlocuteur : Pierre part demain ? – Il part demain.

jusqu'à la fausse interrogation appelée rhétorique orientant le jugement de l’interlocuteur : Est-il admissible de se conduire ainsi ?

en passant par la demande d’information : Quand Pierre partira-t-il ?

la requête : Peux-tu me passer le sel ?

le rappel à l’ordre : Finiras-tu ?

ou l’hypothèse : Weelington triomphait-il ? La légitimité rentrerait dans Paris...

L’énoncé interrogatif atteste le lien évoqué entre modalité et énonciation : interroger est bien un acte de discours présupposant une relation d’interlocution. Aussi l’interrogation indirecte, constituée d’une subordonnée complétive, doit-elle être exclue de la modalité interrogative. Ne seront examinées ici que les phrases non dépendantes de structure interrogative, appelée interrogative directe.

A. PORTEE DE L’INTERROGATION

1. Interrogation totale : c’est l’ensemble du contenu prépositionnel qui est mis en débat. Ex : Viendrez-vous ce soir ? (Réponse attendue : oui ou non).

2. Interrogation partielle : elle porte sur l’un des constituants de la phrase. Ex : A qui parlais-tu ?

3. Forme mixte : constituée par l’association de la modalité interrogative et du présentatif complexe : c’est...que/qui. Ex : Est-ce Pierre qui est venu ? Si la réponse est : Non, c’est Paul, la portée de l’interrogation est partielle. Si, par contre, la réponse est oui/non/peut-être, cette seule validation peut faire considérer l’interrogation comme totale.

B. MARQUES DE L’INTERROGATION

1. Marques prosodiques : l’intonation

Marquée à l’écrit par un signe typographique, l’interrogation se marque par une courbe mélodique spécifique. Celle-ci diffère selon le type d’interrogation :

2. Marques morphosyntaxiques

C. L’INTERRO-NEGATION

  1. MODALITE JUSSIVE

Elle constitue l’expression de la volonté de l’énonciateur dans toutes ses nuances : ordre, prière, requête etc. Celui-ci entend ainsi modifier le cours des choses. Comme la modalité interrogative, la modalité jussive est donc liée à une situation de communication sur laquelle elle a une incidence pragmatique. On parle aussi d’acte perlocutoire.

  1. MARQUE PROSODIQUE : L’INTONATION

Elle est marquée par une mélodie fortement descendante jusqu'à un niveau sonore assez bas. Ex : Venez ! Plus près ! (æ ).

En l’absence de toute autre marque, cette intonation suffit à donner une valeur d’ordre à n’importe quel énoncé. On peut ainsi trouver :

B. MARQUES MORPHOSYNTAXIQUES : LES MODES VERBAUX

1. Ordre adressé à l’interlocuteur : l’impératif.

Les seules formes admises sont P2 et P5. P4 (allons) peut être considéré comme une exhortation à soi-même et/ou aux autres.

2. Ordre adressé à un tiers : le subjonctif.

Ce recours au subjonctif est destiné à P3 et P6. Le subjonctif présent ou passé permet de faire intervenir une autre personne.

3. Ordre à destinataire non spécifié : infinitif.

Le mode non personnel et non temporel exprime un ordre adressé à un destinataire non sélectionné ou inconnu. Ex : Ralentir.

C. L’ORDRE NEGATIF : LA DEFENSE

Elle est constituée par la combinaison de la modalité jussive et de la négation à deux éléments. Ex : Ne crie plus ! Ne pas fumer.

IV. MODALITE EXCLAMATIVE

Elle traduit la réaction émotionnelle du locuteur face à l’événement considéré : étonnement, colère, admiration etc. Elle renvoie au discours comme à la situation d’énonciation, mais n’implique pas forcément de réaction de la part de l’interlocuteur. Toutefois, on peut dire que cette modalité interfère le domaine de l’illocutoire dans le sens où l’exclamation traduit en elle-même un état particulier du locuteur qui doit être interprété par un éventuel interlocuteur.

A. MARQUES PROSODIQUES : L’INTONATION

Deux courbes mélodiques :

La mélodie peut encore ici suffire à caractérise la modalité exclamative, qu’il s’agisse de phrases sans verbe ni outil spécifique, ou de phrase de structure interrogative.

B. MARQUES MORPHOSYNTAXIQUES

1. Les mots exclamatifs

Ils expriment le degré élevé en terme de quantité ou d’intensité. Certains de ces termes sont communs aux mots interrogatifs.

2. Postposition du sujet

La modalité exclamative a parfois recourt à ce procédé. Ex : Est-il mignon !

3. Les interjections

Elles sont dotés d’une autonomie syntaxique par rapport aux autres constituants de la phrase et sont issues soit de mots invariables d’origine onomatopéique soit d’autres classes grammaticales. Ex : Chouette ! Bravo ! Dis donc !

4. Mode

On rencontre souvent l’indicatif. Mais le subjonctif a ici valeur de souhait. Ex : Puisses-tu être heureux !

L’infinitif centre de phrase peut être utilisé également. Ex : Voir Naples et mourir !

5. L’actualisation nominale

La modalité exclamative a souvent recours à un mode de détermination particulier avec l’emploi de l’article indéfini un / une ou avec le tour partitif un(e) de ces + groupe nominal au pluriel. Ex : C’est d’un chic ! Il a une de ces patiences.